Grand Pressigny

Arts Scéniques & Vieilles Dentelles – Festival 2017 (site officiel)

Qui a tué Œdipe? A-t-il percé le secret de la foule?

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Cette année, le festival du Grand Pressigny raconte le mythe à la manière d’un polar. Nous ne pouvons pas dire si la compagnie d’Irulaane enquêtera sur la mort d’Œdipe, le roi de Thèbes, ou celle de sa fille, Antigone. Penchons-nous sur celle du père. Nous verrons que ce dernier ayant sans doute percé le secret de la foule, Thèbes a certainement eu tout à craindre du jugement d’Antigone, héritière de son savoir.

Œdipe comme nous le raconte le mythe

Rappelons en deux mots l’histoire : un oracle prédit au roi de Thèbes, Laïos, que s’il a un fils, celui-ci tuera son père et épousera sa mère, Jocaste. Quand Œdipe naît, Laïos l’abandonne. Mais des bergers le recueillent et le portent au roi de Corinthe, Polybe, qui l’élève. Adulte, Œdipe consulte l’oracle de Delphes qui lui conseille de ne pas retourner dans son pays s’il ne veut pas tuer son père et épouser sa mère. Il se dirige donc vers la Béotie, mais à un carrefour, il tue un vieillard, qui se révèle être son père. Plus tard, pour avoir débarrassé la ville de Thèbes du Sphinx (en résolvant l’énigme), on le fait roi, de sorte qu’il épouse sa mère, Jocaste, à son insu. Une peste s’abat sur la ville. La Pythie annonce que la maladie persistera tant que le meurtrier de Laïos ne se sera pas dénoncé. Œdipe mène l’enquête lui-même et découvre, horrifié, qu’il est le coupable. Pour se punir de son aveuglement, Œdipe se crève les yeux ; on le chasse de Thèbes.

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Et si Œdipe avait percé le secret de la foule?

Le festival menacé par un monstre

Le Sphinx. Une créature malveillante avec laquelle on ne peut pas parler, car elle n’a rien d’humain. Si nous sommes dans la crise jusqu’au cou, c’est à cause d’elle. Si nous n’y prenons garde, si nous ne serrons pas les rangs, elle tuera nos nouveaux venus les uns après les autres, elle tuera notre Culture. Alors, que ferons-nous sans Molière, et sans Sophocle? Les pères, les fils iront chercher l’Esprit ailleurs, dans les bas-fonds avec les filles, tandis que leurs épouses rêveront de bijoux et de belle vie cosmopolite.

Le Sphinx. Comme c’était commode. Vous aviez un problème de couple? C’était le Sphinx, il avait séduit votre époux près des fortifications. La fièvre? La peste? C’était le Sphinx. Son mauvais regard avait incendié vos humeurs! Par les yeux! Une mauvaise récolte, des bagarres au village? Le Sphinx!

Jusqu’à ce qu’un ambitieux vienne compliquer ce qui était simple. Il arrive, il se prend pour le Roi. D’ailleurs, c’est peut-être le Roi. A ce stade, ça ne fait aucune différence. Un vrai roi que la foule ne reconnaît pas, ou un faux que la foule reconnaît, cela revient au même. Quand la foule reconnaît un con, c’est un génie. Qu’elle se mette à l’ignorer, il se retrouvera comme un con.

Et voilà que notre imposteur (ou notre roi) se met à jouer les redresseurs de tort! A donner des leçons de pouvoir à Créon et des leçons de médecine à Tirésias!

Et Jocaste? Que peut-elle faire? Elle n’a pas trente-six solutions. Soit elle le met dans son lit, soit elle le tue. D’abord, elle craque. Comme tout le monde. Puis elle se joint à la chasse. Gérasa n’était-elle pas tranquille avec ses démons? Thèbes avec son Sphinx? La France avec sa crise? Pourquoi cet imbécile est-il allé s’aviser de vouloir changer les choses? On a le Sphinx qu’on mérite.

C’est comme ça qu’il a fini à la place du Sphinx, zigouillé, par une foule en délire. Voilà ce que doit vous raconter la Compagnie Irulaane, ex-Côté Jardin.

Cependant… Vu le baratin qu’on a déjà raconté sur cette histoire, je préfère mettre les nouveaux venus en garde, leur donner les éléments pour qu’ils puissent lire entre les lignes. Et trouver l’énigme, à leur tour, percer  le secret de la foule.

Les anciens du village, ceux qui ont connu Œdipe, savent qu’il ne s’agit pas d’une histoire de cul intra-familiale. Le type qui tue son père pour s’installer dans le lit de sa mère. Çà c’est pour les enfants, les psychiatres et les universitaires…

Il ne s’agit pas non plus d’un Da Vinci Code, avec une énigme pour faire exploser la bête quand on glisse la puce dans son t… Non… Vous les anciens, vous connaissez la chanson… Ceux qui ont vu la marre de sang, une fois l’hallucination collective passée, savent bien que dedans il n’y avait qu’un pauvre type, un couillon, le premier venu, comme vous et moi. Trucidé.

J’ai déjà écrit un deuxième conseil aux candidats à la gloire théâtrale, sous la forme d’un récit détaillé de la manière dont un blogueur, par un jour de juin 2011, s’est fait coursé par une meute. Par expérience, le blogueur a appris une chose: une meute, ça ne dialogue pas.

Un mythe, un monstre, un bouc émissaire, un complexe?

Œdipe est un personnage mythique. Depuis la nuit des temps, il a vaincu le Sphinx, une espèce de Satan local dont on ne sait s’il est homme ou femme, animal ou humain. Il est l’origine de l’ordre retrouvé. Après une époque de corruption, de scandale, de crise économique et de dépravation, Œdipe tue le Sphinx et Thèbes est sauvée. Œdipe, c’est celui qui ramène l’ordre. Mais comme c’est aussi celui qui provoque le désordre, Œdipe est un monstre sacré. Ce n’est donc pas un personnage contemporain, mais une figure du religieux.

Œdipe est celui qui se crèvera les yeux quand la crise revenue, Thèbes voudra son coupable. Il aura remplacé le Sphinx, désormais; le monstre, ce sera lui. Et comme il faudra bien trouver des motifs d’accusation, on dira que l’étranger – car c’est bien ce qu’il était, au début – un étranger ambitieux, a commis les pires crimes, comme coucher avec sa mère et tuer son père.

Œdipe fut donc un bouc émissaire sur qui la foule se défoula. Son expulsion fut un remède, un médicament, et c’est pourquoi les grecs ont raison d’appeler ce type de victime un Pharmakoï. Un truc qui peut aussi bien vous guérir, en tuant le mal (le Sphinx), ou vous tuer, en vous empoisonnant. A la place de la coucherie avec la mère et du meurtre du père, la foule en délire aurait pu l’accuser de n’importe quoi d’autre, comme par exemple: « il avait insulté Tirésias », le médecin de Thèbes. Ou encore: « c’était le diable, il était venu détruire notre Culture ».

Œdipe est un personnage psychanalytique. Freud a donné son nom à son fameux Complexe. Le complexe d’Œdipe. Le problème étant que réduire un lynchage (et des accusations mythiques) à un drame incestueux, une petite affaire de famille, c’est un peu court. C’est seulement  dans « Totem et Tabou », que Freud saura donner une dimension anthropologique à sa pensée. Non, Œdipe est accusé des choses dont on accuse généralement ceux que l’on veut chasser, ou lapider.

Oedipe à contre courant

Je m’inspire ici directement du travail de René Girard.

En généralisant les connaissances de l’ethnologie sur la monarchie sacrée et l’assassinat du roi, une fois de plus, le philosophe prend le contre-pied de tout le monde.

Généralement, les lecteurs de Sophocle adoptent spontanément le point de vue du narrateur  en rendant Œdipe responsable de la calamité qui s’abat sur la ville. La peste décime les thébains,  nous explique-t-on, parce qu’il a tué son père et couché avec sa mère. Aussi n’est-ce que justice que le coupable, une fois découvert, soit banni de la communauté.

En réalité Œdipe n’est qu’un bouc émissaire, un homme auquel on fait endosser, sans raison valable, la responsabilité de l’épidémie qui frappe la cité. La peste n’a aucun lien de cause à effet avec les « crimes » de son roi. Ces crimes ne sont que des rumeurs sans fondement : en somme, Œdipe est victime d’une mystification : les rumeurs qui courent sur son compte (le parricide, l’inceste) ne sont que des affabulations, des prétextes pour exposer le roi à la vindicte populaire. Le mythe d’Œdipe raconte la persécution d’un innocent. La soi-disant punition  d’un coupable ne saurait se cacher derrière le polar moderne.

L’histoire scandaleuse d’un lynchage collectif est ce que nous dissimule le mythe. Et ce que risque de nous cacher le polar de la Compagnie d’Irulaane. Soyons vigilent. S’il s’agit de nous vendre du réchauffé avec un bel emballage contemporain, ne soyons pas dupe. Sous le prétexte de moderniser le récit mythique avec Agatha Christie, on se mettrait au service des lyncheurs qui ont falsifié la vérité on manquerait d’entendre, avec le cri de la victime, celui de sa fille…

Au lieu d’en faire un Monstre qui se repend, Girard en fait un Martyr à qui l’on ment. Comme tous les boucs émissaires, Œdipe se soumet  au verdict de la foule. L’adhésion de l’accusé au processus qui l’élimine (ex : pression policière pour obtenir des aveux) n’est en aucun cas le signe, et encore moins la preuve de sa culpabilité. Au lieu de se révolter contre cette accusation sans fondement, Œdipe l’accepte docilement.

En se comportant comme un coupable, il renforce le mécanisme du bouc émissaire.  Son sacrifice a l’avantage de stopper le cycle de la violence, et de réconcilier tout le monde, mais l’inconvénient d’alimenter l’injustice par le sacrifice d’un innocent. Au plan pratique, ce système est d’une grande efficacité; au point de vue moral, en revanche, il est scandaleux. Le mécanisme du bouc émissaire est en effet basé sur un mensonge collectif (ou déni de réalité – qui est vraiment ce qu’on observe au Grand Pressigny depuis 2008, et pas seulement à Thèbes). Ce déni est reconduit d’autant plus aisément qu’il arrange la communauté, en l’occurrence la compagnie d’Irulaane ex-Côté Jardin. Tout le monde a intérêt à entretenir le mythe de la résolution surnaturelle et irrationnelle de la violence par la désignation arbitraire d’une victime émissaire. On ne voit pas, dans ces conditions, pour quelles raisons ce phénomène ne durerait pas éternellement… Heureusement, il se trouve quelqu’un pour dénoncer ce mensonge, et ce quelqu’un, d’après Girard, c’est Jésus Christ.

Il est temps que le village se souvienne du grand édifice construit en son cœur, bâti pour abriter le souvenir de la vérité des foules, l’homme crucifié par les foules. Ce mystère que, au prix de sa vue, justement, Œdipe a percé mais que le Nouveau Testament a révélé. Jésus, étrangement absent du théâtre moderne qui lui préfère le mythe et… le polar.

Spectateur, acteur, seras-tu un mouton de Panurge?

C’est pourquoi, nous espérons que Lauriane Renaud saura éviter l’erreur qui consiste à voir dans les Érinyes (et autres Walkyries) la personnification de la femme libérée. Prenons un exemple près de nous, un exemple tourangeaux: Brunehilde Poitevin, avocate au barreau de Tours et artiste peintre en sait quelque chose. Car si elle ne défend pas la veuve et l’orphelin, en revanche, se serait une véritable guerrière du féminisme. Du moins si l’on en croit le journaliste de la Nouvelle République, Raphaël Chambriard, qui la compare aux furies de Wagner. Voici un exemple typique où l’hystérie collective est confondue avec le comble de la féminité.

Les Érinyes c’est la rage d’une foule mimétiquement emballée, se jetant sur sa victime comme les moutons de Panurge dans l’Océan. Un peu aidée par Tirésias, le médecin du village, dont nous montreront ailleurs qu’il possède l’art d’inciter la foule à jeter la première pierre. Et le reste va tout seul.

De même, madame Renaud saura nous éviter le coup de la Love Story entre la mère et le fils, du petit drame familial, le fameux conflit avec le Père, ou le drame sado-maso avec un Sphinx transformiste. Soyons sérieux, Œdipe s’est fait maltraité, il est aujourd’hui aveugle, exilé à Colone. Ce serait vraiment se foutre de la figure des générations, sans compter Œdipe lui-même de continuer à propager le mensonge.

Alors prêtons-lui la faculté du premier d’entre les persécutés, Jésus. La faculté de revenir d’entre les morts pour jouer des tours aux irrévérencieux qui pensent qu’aujourd’hui encore, comme aux temps bénis de la Gorgone et des Argonautes, on peut précipiter les gens par la falaise et faire croire qu’on les a vu s’envoler, comme à l’île de Pâques.

Qui a tué Œdipe? Tout le monde et personne. La foule des lyncheurs.

Auteurs, Acteurs, spectateurs, Antigone vous regarde. Soyez grand!

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Written by Pierre-Henri Murcia

21 mai 2016 à 8:35

2 Réponses

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  1. Cher Monsieur,

    Je vous invite à relire l’article de Monsieur Chambriard me concernant.
    Ne confondez pas féminité et féminisme…Je vous déclare officiellement ne pas être comme vous l’écrivez une « guerrière du féminisme ».
    Par ailleurs, mon prénom n’est que le prétexte à la référence wagnérienne et aux walkyries.
    Rangez les armes, nous sommes d’égal à égal…
    Bien à vous.

    Brunehilde Poitevin

    Poitevin

    30 mai 2016 at 4:08

  2. Chère Brunehilde. Merci de votre commentaire. Tout à fait… vous êtes mon égale.
    Non, non… je n’ai pas sorti d’arme.
    Non, non, je ne vous fais pas la guerre. Et je ne vous prend pas de haut, non plus.
    Je discute. donc, voici ma réponse:
    Si on parlait d’un fou dangereux dans le box des accusés, menottes aux poignets entre deux policiers, est-ce qu’on dirait de lui que c’est un Dionysos de la masculinité?
    Alors pourquoi Monsieur Chambriard, dans son article, parle-t-il de Walkyrie de la féminité?
    Or c’est exactement ce que sont les Walkyries, des folles furieuses. Comme les Erynies. Mais elles, sont en liberté… Je ne vois pas la différence entre une folle dangereuse du féminisme et une folle dangereuse de la féminité.
    Vous pouvez éclairer ma lanterne peut-être.
    Merci d’avance.

    Pierre-Henri Murcia

    30 mai 2016 at 7:30


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