Grand Pressigny

Arts Scéniques & Vieilles Dentelles – Festival 2017 (site officiel)

Antigone contre la tyrannie?

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Dans l’émotion des attentats de Nice, Lauriane Renaud déclare:

« Les répétitions s’enchaînent. Notre façon à nous de ne pas céder au désespoir, de continuer de hurler le non d’Antigone à toutes les tyrannies de l’humanité. »

L’organisatrice du festival du Grand Pressigny veut faire un symbole de Liberté. Antigone est celle qui peut dire « non » au tyran. Mais, face à quelle oppression?

En prenant Antigone pour un symbole de la liberté Lauriane Renaud fait le parallèle entre la Thèbes antique et la situation de notre pays. C’est une bonne idée. Pour y contribuer je souhaite ajouter ce que, selon moi, Antigone dirait de la violence inouïe dont nous sommes les contemporains. Cette violence est inouïe parce qu’elle semble échapper à notre compréhension. A son sujet, on entend le tout et son contraire.liberez antigone

Revenons à Antigone. Pourquoi dit-elle « non » à Créon. En quoi consiste la tyrannie de Créon? Quel est ce « non » que nous devons imiter? A qui s’adresserait-il aujourd’hui? C’est simple. Antigone refuse de se soumettre à la cuisine politique du roi de Thèbes.

Etéocle et Polynice se sont battu à mort. Créon veut faire du premier un héros glorieux. Etéocle aura la fanfare et le monument. Les historiens de l’époque diront sa valeur et ses hauts faits. Au contraire, Polynice pourrira dans le fossé, sans sépulture, comme un chat écrasé. Les médias de l’époque diront que c’est un traitre, un monstre.

Cette différence est-elle justifiée? Pas du tout. Créon sait juste qu’en politique, c’est comme ça. Il y a la bonne et il y a la mauvaise violence. Pour vivre, le pouvoir a besoin de faire la différence entre les gentils et les méchants. C’est comme au cinéma, si on veut vendre des films. C’est ce que font les tyrans d’hier et d’aujourd’hui et les artistes du pouvoir. C’est le cœur de leur métier.

Antigone refuse de céder à ce chantage. Pour elle, Etéocle et Polynice sont ses frères, égaux dans l’amour et la faute. Déjà, on avait accusé son père, Œdipe, d’avoir causé la peste de Thèbes (voir mon article à ce sujet). Elle est très sensible à l’injustice. Elle va donc réclamer une tombe pour Polynice. On lui fera comprendre que c’est impossible. Elle insistera et y laissera la vie.

Elle sait que le tyran n’est pas seul dans cette affaire de tromperie universelle qui consiste à choisir, arbitrairement, entre les gentils violents et les méchants violents. Il y a la foule aussi, qui se laisse berner et tromper par les histoires officielles.

Car on met beaucoup de choses sur le dos du tyran, comme on met beaucoup de choses sur le dos de Polynice ou d’Oedipe. Mais on oublie la foule. Le cuisinier Créon, le tyran, lui, ne l’oublie pas. Son métier, c’est de jeter en pâture à la foule des morceaux de méchants violents, pour la calmer, et de la faire pleurer sur les gentils violents, pour l’émouvoir et lui faire gober la version officielle.

Prenons les attentats de Nice. Le réflexe de la foule a-t-il été d’éteindre la télé et de faire silence pendant trois jours, en attendant que, dans l’humilité, le recueillement et la miséricorde, on s’occupe des blessés et des morts? Pas du tout, ce fut une fureur de curiosité malsaine et de commerce de l’information, un appétit de carnage s’exprimant à ciel ouvert, exploités par les Créons de tout poil. Le moteur du camion tournait encore, on cherchait déjà à qui la faute.

Voilà ce que, dans le choc mortel des armées de Polynice contre celles d’Etéocle, Antigone refuse. Dans la version d’Anouilh, on voit bien comment Créon essaie de faire comprendre à l’obstinée qu’elle ne doit pas se formaliser, que ce n’est qu’une affaire politique, mais une affaire essentielle. Si la foule n’a pas son coupable, elle en cherchera un. Et Créon, le tyran, a peur pour sa tête.

Que disait Caïphe à Ponce Pilate, quand les prêtres de Jérusalem demandait la tête de Jésus? Qu’un seul homme meurt et c’est la communauté qui sera sauvée. Gageons que Caïphe avait lu Sophocle. La vérité nous rendra libre. A l’heure des médias et du Ministère de la Culture, on reconnaît le pouvoir à sa faculté de transformer la violence en mythologie. De créer d’un côté les héros gentils, innocents et purs et de l’autre, les monstres affreux, émergeant de l’enfer comme du bitume en ébullition.

Aujourd’hui, la scène médiatique offre à la foule ses massacres publiques, où se vident les passions, les amertumes, la cuisine politique, la propagande et le commerce de l’info. Pendant ce temps, dans le silence des églises, le vide est toujours plus sidérant au pied de la victime de Caïphe.

L’Apôtre Pierre n’a pas eu le courage d’Antigone. Quand on lui a demandé, la nuit de l’arrestation, s’il était avec ceux qui suivaient Jésus, il a dit « non ». Le « non » du lâche qui se rallie au mensonge de la foule. Antigone aurait dit « oui », au péril de sa vie.

Et aujourd’hui, au lendemain des sinistres événements du 14 juillet, c’est là que serait Antigone, priante et silencieuse, aux pieds de la vérité crucifiée.

Ni sur Facebook, ni dans les manifestions tonitruantes, ni dans la lumière trompeuse de la lune médiatique.

Dans l’Église, qui porte témoignage contre le mensonge universel.

Au Grand Pressigny, au centre du village. Oubliée.

Antigone, ou l’espoir de délivrer la Vérité du mythe.

Merci à Sophocle, Jean Anouilh et René Girard. Et merci à celle qui pleure aux pieds du crucifié.

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Written by Pierre-Henri Murcia

20 juillet 2016 à 1:06

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